AU PAYS DES SEPT SOURCES

J’ai le cœur gros en quittant Hanoï à la veille du Têt, au moment où les Vietnamiens, même à l’étranger, cherchent à regagner leur nid familial.

Lang-Son-route

Le nom évocateur de Thât Khê justifie un tel sacrifice. Thât Khê, Dông Khê, Cao Bang, Lang Son, quatre anciennes garnisons françaises sur la Route N°4 qui verrouillait les frontières montagneuses du Nord Vietnam au début de la première guerre d’Indochine (1946-1954). Notre victoire de la RC 4 en automne 1950 a fait sauter le blocus français et passer la résistance vietnamienne de la guérilla purement défensive aux contre-offensives stratégiques marquées de plus en plus par la bataille rangée. Cette victoire annonça et prépara Diên Biên Phu qui devait avoir lieu quatre ans après.
Thât Khê, ma destination, se trouve à plus de 200 km de Hanoï, dans la province de Lang Son longtemps considérée comme marche lointaine et pleine d’attrait mystérieux de l’ancien royaume du Vietnam. Une vieille chanson populaire disait :
“Dông Dang tire fierté de la rue Ky Lua,
De la jeune Tô Thi , de la Pagode Tam Thanh.
Qui voudrait m’accompagner au Pays de Lang Son !”
Lang Son avait été un berceau des hommes primitifs du Vietnam. En 1964, on y a découvert, dans les grottes de Thâm Hai et Thâm Khuyên (Bïnh Gia), des dents de l’homme-singe» datant de 400.000-500.000 ans. De nombreux vestiges archéologiques prouvent l’existence de la culture néolithique de Bac Son il y a quelque 10.000 ans.
De Hanoï à la ville Lang Son (154 km), la Route Nationale N() 1 quitte le delta du Fleuve Rouge pour s’engager dans la Moyenne Région aux collines de terre et la Haute Région dominée par des pitons calcaires. Au Km 109, nous nous sommes arrêtés pour regarder la Passe de Chi Lang, site de batailles sanglantes et cimetière de troupes d’invasion venues du Nord (981, 1472, etc.).
En ce printemps de 1994, la ville de Lang Son ne garde plus que de rares traces du dernier conflit sino-vietnamien en 1979. Comme sa bourgade satellite Dông Dang distante de 14 km, cette cité a pris un visage nouveau depuis le boom du commerce frontalier, boom favorisé par l’économie de marché. Il a suffi de quelques années pour que les rues connaissent une activité fiévreuse et que les maisons des nouveaux riches construites hâtivement étalent un luxe baroque et insolent. La contrebande sévit. En un endroit à l’écart des centres urbains. J’ai vu des files de femmes Tày franchir un col pour rapporter la bière chinoise fabriquée à Nanning ; ces pauvres portefaix improvisés qui pèsent environ 45 kg portent à la palanche une charge de 50 kg et plus. Ailleurs, sur une route nouvellement pratiquée, se faisait, me dit-on, le commerce illicite de voitures japonaises.

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La bourgade Thât Khê , hors du circuit touristique et moins touchée par la fureur commerciale, me paraît plus sympathique. Elle conserve son aspect suranné de chef-lieu d’un district de montagne. Ce dernier, Tràng Dinh, a une population de 52.800 habitants en 1986 , composée de Tày (44%), de Nùng (39,2%), de Dao (7%), de Viêt ou Kinh (6%). Thât Khê (Thât = sept + Khê = source) doit son nom à sept sources qui le traversent en dehors de trois fleuves. Sa plaine comblant une cuvette lacustre est un important grenier de riz pour toute la province. Elle est célèbre par ses prunes et ses poires (mân Thât Khê, le Tràng Dinh). Ses forêts qui couvrent les trois quarts de la superficie ont subi des ravages à cause de la culture sur brûlis (rây). Les Tày, autochtones issus sans doute des Tay Au apparentés aux Viêt (Lac Viêt), habitent les régions basses, cultivent le riz en rizière inondée. Les Nùng, apparentés aux Zhuangs du Guangxi chinois, sont arrivés il y a seulement 300-400 ans ; n’ayant plus de terre fertile, ils ont dû se contenter des pentes de torrents où ils pratiquent les cultures sèches.
Au marché de la veille du Têt à Thât Khê, seuls les Tày et les Nùng d’un certain âge portent les costume indigo traditionnel. Jeunes gens et jeunes filles arborent T-shirts et jeans. Ils ne vont plus à la fin de la foire, comme autrefois, chanter des duos d’amour. Mais le marché de Thât Khê garde son pittoresque, son canard rôti et sa soupe au canard (pho vit) restent exquis, le canard de la région est réputé.
Notre randonnée aboutit à Ang Mo ou Tân Tiên, qu’une nouvelle route de brousse de 24 km unit à Thât Khê. Nous y avons visité deux foyers Dao minés par l’opium et un foyer Tày qui mène une vie plus que décente grâce à ses anis sauvages, ses cultures vivrières et ses volailles. La vie dans ce coin perdu stagne dans l’ennui. Nous savons gré au Fonds suédo- vietnamien pour la promotion de la culture d’avoir décidé de doter Ang Mo d’un réseau de hauts-parleurs servant 300 foyers de 1.800 persones.

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