BALADE CHEZ LES MUONG

Par une froide matinée avant la Noël de 2001, nos voitures filent vers le Nord-Ouest montagneux, en direction de Hoa Binh, province considérée comme fief de la minorité ethnique Muong. À une quarantaine de kilomètres de Hanoï, nous voici arrivés au chef-lieu de son premier district, Luong Son. Une petite exposition archéologique nous accueille. Nous sommes surpris de voir tant d’artefacts locaux inestimables rassemblés. Nos hôtes, l’ambassadeur suédoise Marie Sjolander et sa nièce, ne peuvent étouffer leurs exclamations devant une grande vitrine où reposent les squelettes de deux orangs-outangs, mère et fille, qu’on vient de découvrir par hasard dans la région. La mère est un spécimen plutôt rare au Vietnam, et même dans le Sud-Est asiatique puisqu’elle a une taille de 1,80 mètre.

Mai-Chau

Quittant la route asphaltée, nos voitures s’enfoncent dans la brousse. Sur huit kilomètres, un chemin de terre rouge mal empierré, défoncé et glissantà cause des dernières pluies, monte et descend, fait de nombreux détours avant de s’arrêter au village Làng Sang, commune de Cao Ram. Un très ancien village peuplé à 100% de Muong. Une quarantaine de maisons sur pilotis couvertes de feuilles de palmier, éparpillées dans une vallée étroite. Elles sont dominées par deux pitons, l’un de terre et l’autre calcaire, c’est le site archéologique où les orangs-outangs ont été découverts, sans parler des coquillages et d’autres artefacts. Il est plus de 11 heures lorsque nous mettons le pied sur le plancher de la case la plus grande du hameau. Les habitants nous attendent là depuis 7 heures. Ils sont impatients de recevoir des hôtes venus du delta, en particulier des visiteurs “blancs” très rares. Les hommes portent une sorte de pijama indigo ou s’habillent à l’europpéenne, pantalon et chemise. Les femmes gardent le costume traditionnel: turban blanc ou bleu, fait d’un carré d’étoffe attaché par derrière, corset, blouse courte ouverte sur le devant et souvent non boutonnée, jupe longue et noire partant de l’aisselle et ornée d’une large ceinture de soie brodée et nouée sur la poitrine.

A voir: voyage organisé nord vietnam | voyage Vietnam
La glace est vite rompue grâce au chant, à commencer par le chant des femmes nous invitant à prendre la chique de bétel de bienvenue. Douze gongs représentant les douze mois de l’année résonnent en sourdine, accompagnés par une vielle, une flûte, des tambourins… On s’assoit sur les nattes pour causer et prendre du thé chaud. On se quitte non sans regret avec la chanson folklorique de l’aurevoir.

À Hôa Binh-ville, à 76 km de Hanoï, nous avons visité la Bibliothèque municipale, l’École ethnique secondaire de culture et d’art et surtout le très riche Musée archéologique. Hôa Bïnh est le site du hoabinhien, culture mésolithique de Hôa Bînh (il y a 10.000-11.000 ans) qui marque une période transitoire entre la paléolithique et le néolithique. La culture de Bac Son (à Lang Son) qui fait suite à celle de Hôa Bïnh relève du néolithique. Les cultures Hôa Bïnh et Bac Son constituent un tournant révolutionnaire au Vietnam et dans le Sud-Est asiatique caractérisé par le passage de la cueillette et la chasse à l’agriculture et à l’élevage. Outre les artefacts de ces cultures, le Musée contient aussi ceux de la culture de Dông Son, âge du bronze et du fer (Ier millénaire av. J.-C.), qui caractérise les premiers États vietnamiens nés dans le bassin du Fleuve Rouge. Sauf le district de Mai Châu peuplé surtout de Thaï, Hôa Bïnh (4.612 km2, 723.000 hab.) compte parmi les Kinh (Viêt) et plusieurs minorités ethniques une majorité de Muong.
Les Muong (90.000 hab. au Vietnam, troisième minorité ethnique par le nombre) sont établis dans le Hôa Bïnh et une partie des provinces de Thanh Hoa et Nghê An. Ils formaient avec les Viêt (ou Kinh, ethnie majoritaire) une population Viêt-Muong qui se serait scindée en deux groupes vers le IXe-Xe siècles. Les Muong restaient dans la Haute Région et devaient subir une forte influence des Thaï venus en masse du sud du territoire chinois actuel entre les Ville et IXe siècles. Les Viêt descendus dans la plaine auraient subi une plus forte influence chinoise. Les Muong sont ainsi proches des Viêt par la langue, et des Thaï quant à l’organisation sociale et culturelle : riziculture en terrain inondé, pays divisé en terroirs ou muong comptant 20 à 30 villages ; le muong était dirigé par un seigneur (long) issu d’une seule famille ; les plus grandes familles nobles avaient comme patronymes Dinh, Quâch, Bach ou Hoàng, les gens du peuple n’avaient que le patronyme commun Bùi. Les muong font le culte des ancêtres, de génies tutélaires du Muong et du village, du Génie du Mont Tan Viên (ou Ba Vi). Ils ont une riche littérature populaire. Pendant la première guerre d’Indochine, Hôa Bïnh a été le théâtre d’une grande victoire des forces populaires sur les troupes françaises. Après la retentissante défaite à la frontière sino- vietnamienne en 1950, de Lattre de Tassigny voulait reprendre l’initiative en occupant Hôa Bïnh (déc. 1952), après avoir créé une ceinture no man’s land hérissée de blockhaus pour protéger le delta du Fleuve Rouge avec Hanoï. Nous avons enlevé les positions françaises sur le Sông Dà (Rivière Noire), coupant le ravitaillement par voie fluviale. Les colonnes de ravitaillement sur la route N°6 (Hanoï-Hôa Binh) furent taillées en pièces et finalement, les Français durent évacuer la province (mars 1953), perdant 6.000 hommes dans Hôa Bïnh et 22.000 avec ceux du delta. De Lattre mourut avant la fin du combat. À l’œuvre de reconstruction nationale, Hòa Bình a contribué la centrale hydro-électrique de Sông Dà (huit groupes électrogènes, chacun d’une puissance de 20.000 kW).

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*