LE CHANT DES MONTAGNARDS SÁN CHI

À une centaine de kilomètres au nord de Hanoï, après avoir pris la route provinciale de Bac Giang, notre voiture s’arrête à Trai Cong, hameau de San Chi de la commune de Kiên Lao . Nous sommes accueillis chaleureusement à la Maison de la Culture flambant neuve, par une dizaine de jeunes montagnards et montagnardes, rayonnant de santé et de joie de vivre dans leurs costumes indigo. La population, un millier d’habitants répartis en 247 foyers, a cotisé – 100.000 dôngs au minimum, par foyer – pour construire ce centre de réunion et de distraction pour toutes les organisations populaires du hameau, associations de femmes, de pionniers, de personnes âgées, de vétérans, de paysans. Les frais de construction s’élèvent à près de cent millions de dôngs, ce qui était un chiffre impossible il y a une dizaine d’années quand la région souffrait d’une faim endémique de génération en génération. C’est la plantation de letchis qui a permis à la commune de Kiên Lao, au district de Luc Ngan dont elle fait partie et à trois autres districts de Bac Giang de s’affranchir de la monoculture du riz et de s’enrichir. Luc Ngan est devenu le centre le plus important du pays pour le commerce des letchis qui se vendent au Sud du Vietnam et même en Chine.

Une femme San Chi

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Les San Chi sont appelés encore San Ti, San Tu, appellations différentes qui proviennent des mots chinois han : Son Tu = enfants, peuple de la montagne. Leur groupe forme avec le groupe de Cao Lan une ethnie nommée “San Chay” ou encore “San Chi – Cao Lan” qui compte environ 100.000 habitants établis dans les provinces montagneuses de Tuyên Quang (anciennement Hung Hoa), Bac Kan, Thâi Nguyên, Lang Son, Quang Ninh, Bac Giang… Elle appartient à la famille linguistique Tày-Thaï… Originaire de la province Guangdong au sud de la Chine, elle a émigré au Nord du Vietnam il y a plus de quatre cents ans.

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Les San Chi font le culte des ancêtres, et adorent le Dieu du sol, mais ne pratiquent pas le bouddhisme et d’autres religions universelles. Leur passion, qui est aussi celle des Cao Lan, est le Sinh Ca (chanson populaire). Il existe des recueils de Sinh Ca communs à ces groupes ethniques qui peuvent chanter une dizaine de nuits d’affilce. Les Sinh Ca fascinent hommes et femmes de tout âge et de toute condition. On les chante les jours de fête et en toute occasion. On va même à Lang Son pour inviter les compatriotes San Chi à venir à Kiên Lao pour y joindre leurs voix à celle des indigènes. Les partenaires viennent par groupe d’une dizaine ou vingtaine de personnes, deux jours avant la date prévue pour faire des préparatifs. Ils séjournent chez les hôtes de cinq à sept jours. Le 18e jour du 2e mois lunaire est le grand jour du Sinh Ca.
Le Sinh Ca compte quatre variétés. Le Chu conc (Chant diurne) se chante entre les filles et les garçons qui se rencontrent aux jours de fête, ou sur la route, près d’un ruisseau, dans la forêt, au marché… Questions et réponses se suivent sous forme de poèmes chantés, chaque poème comprenant quatre vers de 7 pieds (mots) écrits en idéogrammes han (chinois) et prononcés en San Chi. On hérite du passé des centaines de chansons-poèmes types qu’il faut apprendre par cœur pour les employer selon les circonstances, on peut en improviser aussi. La joute de chansons cesse quand la partie adverse ne peut trouver une réponse satisfaisante… Si c’est un groupe de garçons qui vient au village, c’est aux filles de l’endroit de chanter avant, et vice versa. Il va de soi qu’on commence par des salutations :
… Petite sœur, vous habitez, un village,
Notre rencontre a-t-elle été arrangée par un heureux hasard ?
Qu’il me soit permis de chanter un morceau pour vous le demander Une feinte de modestie :
… Le petit oiseau n’ose pas se percher sur une haute branche.
Viennent les confidences :
Je rame, ma barque rencontre une cascade,
J’arrête ma barque pour regarder les poissons nager Le dragon crie trois fois puis entre dans la pluie Le tigre crie trois fois puis se perd dans la forêt Le cœur est lourd quand il faut se séparer :
Je ne crains ni la montagne haute ni le fleuve profond,
Si la montagne est haute, on la gravira par la pensée Si le fleuve est profond, il y aura un passeur.
Le Cnang Côô (Chant nocturne), la forme de Sinh Ca la plus riche, se chante dans la maison ou dans la cour, assis sur des nattes. On chantait sept nuits consécutives, aujourd’hui seulement cinq. Le nombre de chansons peut atteindre un millier. On réduit chaque nuit le nombre de chansons (ex : 200 – 160 – 150 – 140 – 50). On chante le soir à 7 ou 8 heures pour continuer jusqu’à l’aube. Les partenaires venus de loin se tiennent devant la porte de l’hôte pour s’annoncer avec une chanson. Le maître (la maîtresse) de la maison les invite à entrer par une chanson. Le groupe ami s’asseoit sur un lit, face au lit sur lequel est assis le groupe local. À la lumière de lampes à huile, on boit du thé, on fume du tabac, on chique du bétel tout en échangeant des chansons-poèmes (4 vers de 7 pieds).
… Comme je traverse la forêt, j’entends les insectes crier
Comme je traverse la rivière, je vois le dragon manger de la mousse,
Votre petite sœur passe, elle n’a pas peur du dragon.
Elle serre d’une main la corne du dragon, elle passe.
… À la cinquième veille, on se sépare à la porte On se dit au revoir, les larmes aux yeux.
Les coquericos du coq d’or résonnent, me voici loin de toi Mon cœur est si triste, le sais-tu, frère ?
En dehors du chant diurne et du chant nocturne, mentionnons le chant nuptial et le chant de la cérémonie d’initiation pour donner un nouveau nom aux garçons de 18 ans (le 2e ou 4° jour du premier mois lunaire).
Rendons hommage au musée de Bac Giang qui a publié le Recueil de chansons populaires Sein Chi de Kien Lao – Luc Ngan (2003) qui réunit 1058 chansons-poèmes (idéogrammes chinois, transcriptions phonétiques en San Chi et Han-Viêt, traduction en vietnamien).

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