CHEF LES NÙNG, MES COMPATRIOTES

Mon ami le peintre Pham Tang, baguettes en main, oublie d’attaquer les plats collectifs servis sur un grand plateau de cuivre rond autour duquel on est assis en tailleur à même le plancher de bambou de la maison sur pilotis en bois. C’est qu’il est envoûté par la beauté naturelle de trois jeunes commensales Nùng. De temps en temps, il me souffle à l’oreille des remarques de ce genre :

“Quelle pureté !… Il y a trente ans que j’ai quitté le pays, impossible d’en trouver en Occident… Regarde, les sourcils, le teint, et l’indigo du costume qui leur sied à ravir…”.
Les femmes Nùng soignent avant tout leurs sourcils et leur teint. Les sourcils doivent présenter une courbe fine et régulière. A cet effet, on demande à une amie d’enlever les poils indésirables (au Khun chau). De même, l’épilation du visage (au Khun nd) donne un teint éclatant, un teint de plein air.
Quant à l’indigo – violet tirant sur le noir – c’est la couleur Nùng par excellence, il fait ressortir le teint blanc ivoiré des femmes et cadre bien avec la verdure permanente des montagnes tropicales. D’après une légende locale, voici comment est né l’indigotier dont la couleur est symbole de fidélité.
Il était une- fois une pauvre orpheline qui vivait dans une hutte dans la forêt. Un jour, un jeune mendiant vint frapper à sa porte. N’ayant rien à lui offrir, elle alla vendre sa belle chevelure au marché pour lui acheter de la nourriture. Ils devinrent mari et femme. Mais leur bonheur ne dura pas longtemps. Enrôlé de force dans l’armée, il ne revint pas. Lasse de l’attendre, elle alla à sa recherche et mourut en chemin, transformée en indigotier. L’arbre sent bon et donne la couleur durable de la fidélité.
Revenons au repas offert chez lui par M. Triêu Slan au hameau Bo Cang, district Nùng de Van Quan. Il reçoit en ami notre comité du Fonds culturel danois-vietnamien qui comprend, outre les Vietnamiens, la Danoise Meretc, le premier étranger à mettre les pieds dans ce coin perdu de la province frontalière de Lang Son. Une trentaine de villageois, surtout des jeunes, nous a rejoint spontanément.

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On s’asseoit autour de huit plateaux pour dîner à la lumière électrique qui n’est apparue qu’assez récemment. Le service comprend du riz ordinaire – et non du riz gluant comme chez les Thaï -, ainsi que plusieurs plats Nùng : ragoût de porc grillé aux pousses de bambou, parfumé par l’écorce de clémentine, porc sauté aux feuilles d’ail, salade de carambole et de gingembre, bouillon de pousses de bambou aigres avec dolique vert, canard frit… Le Khâu nhuc, plat royal Nùng, présente des morceaux de porc à lard aussi gros que la main et épais d’un centimètre et demi, à peau rôtie, qui fondent dans la bouche en répandant une agréable odeur d’épices. Les Nùng s’abstiennent de certaines viandes (bœuf, buffle, chien) que les Tày mangent volontiers.
On s’invite à boire du vin de riz en croisant les coupes, les présentant aux lèvres de son partenaire. Les plaisanteries et les chansons fusent avec la musique. Deux airs populaires reviennent souvent : le then et le sli. Le then peut être sacré ou profane. Voici par exemple une devinette glanée dans la chanson Hoi Khao Chuông et qui reproduit les propos entre une acheteuse et une vendeuse de fleurs :
Question : Quelle est la bête qui chante avant le coq ?
Qu’est-ce qui est plus ténu que le cheveu ?
Qu’est-ce qui est plus amer que les feuilles de “ngon” ?
Réponse : La cigale chante avant le coq.
La toile d’araignée est plus ténue que le cheveu.
La bile de poisson est plus amère que les feuilles de “ngon”.
(les lamentations de la cigale évoquent les plaintes de la jeune fille mariée de force qui se donne la mort en mangeant les feuilles de ngon).
L’air sli alimente les chansons d’amour que filles et garçons chantent quand ils se rencontrent aux foires, aux fêtes du village, aux mariages…
Notre soirée improvisée se prolonge tard dans la nuit. On se quitte à regret, se promettant de ne jamais s’oublier. Sour la pâle clarté du croissant, nous avançons à tâtons sur les pistes de montagne, le cœur réchauffé par l’hospitalité Nùng.
Avec une population de plus de 900.000 personnes, les Nùng, concentrés surtout dans Lang Son (43% de la population de la province) et Cao Bang (32%), se classe 7e au plan démographique parmi les 54 ethnies du pays. Leurs ancêtres dirigés par le Roi An Duong Vuong (IIIe siècle av. J.-C.) ont créé le second État de notre histoire, le Âu Lac. Le général Nùng, Ton Dan, a contribué brillamment à notre victoire sur les Chinois Song au XIe siècle.
Les Nùng habitent les vallées fertiles, vivent de la culture du riz en terrain inondé et du riz sec sur les hauteurs, de la plantation d’arbres fruitiers et d’arbres industriels (anis, abrasin…).
Ils vivent imbriqués avec d’autres ethnies, en particulier avec les Tày, ayant beaucoup de similitude avec ces derniers. Leurs deux langues relèvent du groupe Tày-Thaï de la famille ethno-linguistique austro-asiatique.
Hoàng Nam, auteur du premier essai monographique sur les Nùng au Vietnam, a fait une remarque intéressante sur la dichotomie Khao (Blanc) – Dam (noir) qui s’exprime sous de multiples aspects chez les Nùng et d’autres ethnies du groupe linguistique Tày-Thaï du Sud-Est asiatique. Ces ethnies se subdivisent en deux sous-groupes : Khao et Dam, la distinction étant basée sur les différences de vêtements (toujours par la couleur), de dialectes, de coutumes. Appartiennent au Khao les Tày, les Thai Blancs, les Lao (Lao serait la déformation du mot Dao = blanc rosé), et au Dam, les Nùng, les Thâi Noirs, les Thaï (Siam = noir). Les H’mông se divisent en H’mông Noirs et H’mông Blancs, les Lô Lô en Lô Lô Noirs et Lôlô Blancs, les Dao en Dao Blancs et Dao Thanh Y…
Les Nùng se donnent le nom de Cân slua dam = gens à vêtements noirs, et les Tày le nom de Cân slua khao = gens à vêtements blancs. Pourtant il portent tous deux des vêtements de la même couleur indigo, mais de façon différente. Ainsi, la femme Nùng porte la robe courte, large, agrémentée de morceaux de couleur aux manches ; la robe des femmes Tày est longue jusqu’au mollet et a des manches serrées. La robe de deuil des femmes Nùng et Tày – pour la fille et la bru – est en gaze blanc. Les langues Tày et Nùng diffèrent légèrement au point de vue phonétique mais se ressemblent par la grammaire et le vocabulaire. Point n’est étonnant que les Nùng et les Tày parlant leurs langues respectives se comprennent parfaitement.

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