HÀ TIÊN, TERRE DE POÉSIE

Devant moi s’étale un magnifique paysage. Rizières vert émeraude s’étendant à perte de vue, bande de terre alunée jaune clair au pied d’une montagne bleu foncé qui barre l’horizon, flocons de nuage blanc dans l’azur du firmament, silhouettes de palmiers à sucre (thôt nôt) qui annoncent le pays khmer voisin. Paysage typique de Hà Tiên, marche lointaine du Sud-Ouest à plus de 2.000 km de Hanoï et à plus de 300 km de Hô Chi Minh-ville, dominé par la “Montagne de l’écran” (Binh San) qui est considérée comme un bouclier magique à la frontière.

Promontoire s’avançant au-dessus de la Mer de l’Est, pitons calcaires jouxtant la côte, grottes pittoresques, nombreux temples et pagodes et l’immense lac Dông Hô (Lac de l’Est) qui se confond avec l’embouchure du Giang Thành où se déverse l’eau douce amenée par le canal Vinh Tê de Châu Dôc. Tout concourt à créer des sites enchanteurs dans cette région réputée “Séjour fluvial des Fées” (Ha = fleuve + Tiên = fées).
Pensivement, je gravis les marches rocailleuses au cimetière où reposent les membres du clan familial du pionnier Mac Cuu. Avant son arrivée, Hà Tiên était une région inhabitée, région de marécages et de brousse où pullulaient tigres, panthères, singes, serpents. Vers la fin du XVIIe siècle, pour fuir l’invasion mandchoue, le notable chinois Mac Cuu, accompagné de sa clientèle, a franchi la mer pour se réfugier dans cet endroit inculte qu’il devait transformer en grenier de riz et en vergers. Il a su attirer de nombreux colons et marchands, créant une première côte portuaire du Sud. En 1708, il présenta son fief aux seigneurs Nguyen gouverneurs de l’ancienne Cochinchine (Dang Trong) qui lui accordèrent le titre de Tông Binh (gouverneur militaire). Son fils Mac Thiên Tu (Tich) reçut le même privilège. Il continua avec succès l’œuvre de son père, repoussant plusieurs attaques siamoises et khmères. Face à l’insurrection populaire des Tây Son, il alla au Siam pour demander une aide militaire en faveur des Nguyên. Soupçonné d’être un vil comploteur, il se suicida à Bangkok en 1780.
Lettré et poète, Mac Thiên Tu encourageait l’enseignement. Il s’entoura de gens de lettres venus de partout et fonda le cénacle poétique Chiêu Anh Câc qui a laissé deux recueils de poèmes chantant en han (chinois classique) et en nom (idéogrammes vietnamiens pour transcrire la langue vietnamienne) les “Dix beaux sites de Hà Tiên”.
Voici quelques vers d’une marine de Mac Thiên Tu :
… La première lueur du soleil blanchit la mer, la marée monte,
Les voiles glissent, la fumée flotte
Dans le gouffre insondable se réfugie le poisson dragon
La lune se mire dans l’eau paisible.
(Bien hâng hang sang triêu tuôn dây
Buôm nhe nhang dua khoi thoang trôi
Vuc tham ca rang im an nau
Em dêm nuoc ngâm bong trang soi)
En général, la poésie du Chiêu Anh Cac ne peut éviter les clichés d’un genre conventionnel. Mais il n’y manque pas de touches originales qui expriment l’amour de la nature, du travail créateur et du pays, l’optimisme, la fierté et l’esprit d’indépendance des pionniers peu ankylosés par la routine confucéenne. Le Chiêu Anh Cac en tout cas a paré d’une auréole dix sites pittoresques de Hà Tiên : le lac Dông Hô au clair de lune, le mont Binh San où se répercutent des taches bleu foncé, la pagode de montagne Tiêu Tu qui égrène ses sons de cloche matinale, la grotte Thach Dông qui avale les nuages, le piton Châu Nham que frisent les aigrettes, l’île Kim Du debout sur le Ocuve, la plage Nam Phô aux eaux sans rides, le ruisseau Lu Khê propice à la pêche, le fleuve Giang Thành d’où l’on entend les tam-tams marquer les veilles nocturnes, le hameau du Cerf Lôc Tri au charme bucolique.
L’âme poétique du Chiêu Anh Câc survit jusqu’à ce jour. Ouvrant le numéro du printemps 2005 de la revue Lettres et Arts de Hà Tiên, nous lisons de la plume de la poétesse Mông Tuyêt :
L’ancien Chiêu Anh Câc lègue une tradition La pleine lune inonde de sa clarté le miroir du Lac (Truyên thông kê thua Anh Cac eu Trang ram vang vae cm Hô guong).
Une série de poèmes des jeunes générations chantent les dix sites pittoresques de Hà Tiên faisant écho aux poèmes remontant à plus d’un siècle et demi.

A voir: vacances vietnam pas cher | voyage Vietnam
La tradition du Chiêu Anh Câc s’est incarnée en la personne de Dông Hô (1906-1969), époux de Mông Tuyêt (sa deuxième femme). Érudit autodidacte, il a passionnément combattu pour la langue et la culture nationales. En un temps où l’administration coloniale imposait la langue française, il a, à la manière de Du Bellay, entrepris la “défense et l’illustration” du vietnamien, gage de l’identité nationale. Il a ouvert l’école Tri Duc pour propager le quôc ngu (écriture vietnamienne romanisée), solide support linguistique et culturel. Dông Hô s’est aussi distingué comme poète de la transition entre l’ancien et le moderne. Le Moi, ignoré dans la littérature classique fortement confucianisée, pointe dans ses poèmes chantant la nature, la jeunesse, l’amour, ou pleurant la mort de sa jeune femme :
“Joies et douleurs communes pendant sept ans, puis la séparation pour toujours, Soleil du matin, pluie du crépuscule, quel trouble dans mon cœur !”
(Bay nam vui khô, ngàn nam biêt
Som nang chiêu mua lam nôi niêm).
Le Hà Tiên de Dông Hô mérite encore son titre de terre de poésie grâce à ses riches traditions folkloriques, entre autres la vente en barque des pastèques délicieuses de l’arroyo Câu Giua, les marchés du soir avant le Têt, le fameux plat San Dau amer-doux…

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*