LE KRUÔZ CÉ, CHANT FUNÈBRE DES H’MÔNG DE SAPA

La station d’altitude de Sapa, centre de tourisme et de villégiature à 1.500 mètres au-dessus du niveau de la mer, est bien connue des voyageurs étrangers. Elle est située dans le district montagnard du même nom, province frontalière de Lào Cai qui rassemble sur son territoire sept groupes ethniques : H’mông, Dao, Kinh (Vietnamiens majoritaires), Tày, Xá Phó, Giây et Hoa (d’origine chinoise). Les H’mông ou Mèo (Miao) avec 200.000 habitants forment 52,7% de la population. Ils appartiennent à la famille ethnolinguistique Miao-Yao, venant du sud de la Chine i y a 200- 300 ans.

Les H’mông se divisent en quatre branches qui se distinguent par leurs costumes et en particulier les motifs qui décorent leurs vêtements : les Muong Lênh (les premiers venus et les plus nombreux), les H’mông Puôk, les H’mông Noirs et les H’mông Blancs. A travers une histoire mouvementée, les H’mông se sont déplacés continuellement pour fuir les conflits et la tyrannie de l’administration impériale chinoise. Le besoin de migrer est devenu atavique chez eux, tel qu’il est reflété dans une ancienne légende. Jadis, toutes les ethnies de la terre étaient les fleurs et les fruits du même arbre. Les membres des ethnies-fleurs savaient broder leurs costumes ; très légers, ils se laissaient emporter par le vent vers les hautes cimes ou les rivières et la mer, ils étaient toujours entraînés ailleurs. Par contre, les membres des ethnies-fruits, plus lourds, roulaient sur les pentes sous l’effet du vent pour s’immobiliser en bas. Les H’mông se réclament du premier groupe. Ce peuple qui ne recherche que les hautes crêtes pour s’établir possède un riche patrimoine folklorique. À titre d’exemple, on peut citer le Kruôz Cé, chant funèbre auquel le chercheur H’mông Giàng Seo Gà a consacré une étude intéressante (Editions Van hôa dân tôc, Hanoï, 2004).

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D’après les H’mông, l’être humain a trois âmes. La première, âme souche substantielle et corporelle, donne la vie à l’individu. Après le décès, le.mort va habiter au monde des ancêtres au Ciel, mais cette âme est toujours liée aux vivants, à la famille à laquelle elle peut accorder protection et biens, ou lui faire du mal si cette âme ne bénéficie pas d’un culte convenable.
La deuxième âme, anti-corporelle après la mort de l’individu, réside dans un autre monde situé au milieu du Ciel. Elle cherche par tous les moyens à léser le corps du mort, elle incite la troisième âme à se réincarner pour lui permettre d’errer où elle veut.
La troisième âme, compagne de la première, a le devoir de protéger le tombeau contre les bêtes et les personnes mauvaises. Quand l’herbe recouvrant le tombeau aura poussé dru, elle reviendra au monde des vivants pour se réincarner dans un être humain ou un animal, selon que le mort menait une vie de vertu ou de vice.
Parmi les cérémonies funéraires, la plus importante est celle du Kruôz, Cé, qui montre au mort le chemin menant au monde des ancêtres où il doit séjourner. Les familles pauvres ne célèbrent que celle-ci au cours de l’enterrement. Le Kruôz Cé, en langue H’mông pure, est transmis de génération en génération par voie orale. Ainsi, il y a des variantes inévitables, mais le contenu reste le même pour toutes les branches H’mông. Ce chant sacré, récité par le sorcier avec accompagnement de khèn (flûte de Pan) et de tambour, obéit à des règles, rigides. On ne doit par l’enseigner et l’appendre quand la famille n’est pas frappée par le deuil ou quelque autre malheur. On le fait dans un endroit caché, une grotte ou une case à l’écart. Pendant que le sorcier le dit, les auditeurs doivent rester éveillés de peur que leur propre âme ne se détache d’elles pour suivre l’âme du mort. Le Kruôz. Cé comporte en général une trentaine de chants. Chaque chant commence avec le vers : “En cet instant, ciel et terre sombrent dans les ténèbres glaciales” et se termine par le même leitmotiv : “O mort qui marche sur du velours et de la soie”. En premier lieu, il est important de vérifier plusieurs fois si le mort est vraiment mort :
En cet instant , Ciel et Terre sombrent dans les ténèbres glaciales,
Es-tu mort pour de vrai, ou pour faire rire Si c’est pour’faire rire, lève-toi
Lève-lui et prends la charrue pour défricher la colline, de quoi nourrir tes enfants et petits-enfants.
Lève-toi et prends la pioche pour creuser la pente et planter, de quoi vêtir tes enfants et petits enfants.
O mort qui marche sur du velours et de la soie !
(Chant 2)
En cet instant, ciel et terre sombrent dans les ténèbres glaciales Tu es mort pour de vrai ou pour faire rire,-pour de vrai ?
Tu ne peux plus revenir à notre monde
Tu ne peux plus revivre la vie des hommes
Te voilà devenu fantôme, o mort
Tourne ton visage vers les fantômes de tes ancêtres
Écoute-moi te chanter trente-trois vieilles histoires
Tu sauras alors la voie de ton aïeul, le chemin de ton aïeule
O mort qui marche sur du velours et de la soie
(Chant 3)
Le Kruôz Cé raconte la vie dure et saine des montagnards qui cultivent le maïs et façonnent des rizières en terrasse, leur solidarité face aux calamités naturelles. Il retrace l’histoire de la création de l’univers, histoire baignant dans le merveilleux. Dame Chài et sieur Chài ont crée le monde. Dame Chài a rétréci la terre, causant des plissements (hauteurs irrégulières, vallées, fleuves, mers), lesquels se reflètent dans les plis de jupe féminine. Deux dignitaires au cœur impur, Chê Tù et Tù Chê Bu ont battu à mort Rainette, la bête innocente a jeté une malédiction sur le genre humain : “Hommes, une fois morts, vous ne pourrez plus vous réincarner dans votre monde comme auparavant”. Tel fut notre péché originel. Il y a encore l’histoire des astres. Neuf soleils et huit lunes incendiaient de leurs rayons la Terre. Pour mettre fin à une sécheresse fatale, Giàng Dua et Giàng Du tuèrent avec leurs arbalètes huit soleils et sept lunes. Soleil Cadet et Lune Cadette ne sortirent plus, plongeant ainsi la Terre dans le noir. Le Coq réussit à les persuader d’apparaître pour redonner lumière et vie au monde humain. Les coupables involontaires (Giàng Dua et Giàng Du) furent emprisonnés à perpétuité pour leur méfait involontaire. Ils ne pouvaient sortir qu’aux jours fastes pour prendre un bain et changer de vêtements, causant ainsi des éclipses de soleil et de lune.
Les paroles du Kruôz Cé sont des vers libres dotés de rîmes et de rythmes libres, ce qui donne une diversité musicale relevée par le khèn et les tambours…

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