KUNMING ET LE VIETNAM

Il y a un demi-siècle, pendant notre première guerre de résistance, j’ai eu l’occasion de faire une courte visite à Kunming, capitale de la province chinoise du Yunnan.

J’accompagnais comme observateur un convoi de ralliés européens et africains – déserteurs du corps expéditionnaire français – qui étaient autorisés à attendre dans un village au sud du Yunnan leur émigration dans les pays socialistes de l’Europe de l’Est.
La Chine venait alors d’être libérée (1949). Notre pays venait de gagner la Bataille des frontières (1950). Pour éviter toute complication diplomatique, nous les Vietnamiens portions l’uniforme chinoise et répondions en chinois aux indigènes curieux : “Wo mon Leng Kouang Pou Toy” (Nous appartenons à l’Armée chinoise des Deux Guang). Le voyage à pied jusqu’au centre de regroupement, à travers une région de montagne, dura des mois, d’autant plus que les ralliés n’étaient pas habitués à marcher, surtout avec des sandales Hô Chi Minh taillées dans les pneus d’auto. J’ai dû continuer à escalader les pistes jusqu’à Kaiyuan d’où j’ai pris le train pour Kunming.

La province de Yunnan dont Kunming est la tête forme avec le Tibet, Sichuan et Guizhou le flanc sud-ouest de la Chine. D’une superficie plus grande que le Vietnam (394.000km2) et peuplée de 44 millions d’habitants (vingt-et-une ethnies), elle a été considérée par les Chinois comme une marche lointaine (Yun = nuage, Nan = sud, région au-delà des nuages du Sud). Mais, voisine du Vietnam, elle lui est liée par plus d’un lien géographique, historique et culturel. Des deux côtés de la frontière, les mêmes minorités ethniques ont toujours entretenu des relations presque familiales. La chaleur et les pluies tropicales ont sculpté le calcaire de la Forêt des pierres (Thach Lâm, en chinois) et les myriades d’îlots de la Baie de Ha Long au Vietnam, leur donnant des formes fantastiques. Le Yunnan du sud est l’une des rares régions de Chine à avoir un climat tropical comme le Vietnam. Au fur et à mesure qu’il s’élève en altitude à travers des sites pittoresques d’une sauvage grandeur, le rail nous fait passer de la flore tropicale (palmiers, bambous, bananiers) aux espèces de pays tempérés (pins, pommiers, poiriers…).

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Le Yunnan nous est proche par l’histoire et la culture. Beaucoup de générations de lecteurs vietnamiens se sont enivrées de l’Histoire des Trois Royaumes. Elles se souviennent de l’épisode des sept captures du chef des tribus du sud Manh Hoach par le grand ministre conseiller Không Minh, épisode qui s’était déroulé dans le Yunnan et les environs. Au temps de la domination chinoise (Ile siècle av. J.-C. – Xe siècle), le Vietnam avait été saccagé plus d’une fois par le royaume des Thaï du Nan Tcheou (jusqu’au IXe siècle). La préfecture autonome Thaï de Sisoan Bana (= Douze mille arpents) jouxtant le Laos et le Myanmar, a une importante réserve naturelle (forêt primitive, espèces animales rares).

Au temps de la colonisation française (1884-1945), la construction des chemins de fer (1903-1910) reliant Kunming à Haïphong a scellé le sort du Yunnan et du Tonkin. Elle a coûté la mort de 50.000 coolies chinois et vietnamiens. Le Yunnan était une base révolutionnaire des militants vietnamiens dont Hô Chi Minh qui a contacté l’OSS américain à Kunming.
Kunming (3,5 millions d’habitants), mérite son surnom pittoresque de “Cité du Printemps éternel”. Bâti sur un plateau fertile à une altitude de 1.900 m, elle bénéficie d’une température douce (24°C) et de la verdure toute l’année. Au sud-ouest, s’étend l’immense lac Dian dont la longueur atteint 40 km.
En 1950, j’avais rencontré une Kunming aussi médiocre que notre ancienne ville de Nam Dinh au temps des Français. Celte année, j’ai retrouvé une autre Kunming, ville moderne. La nuit, du haut du 12e étage d’un hôtel de classe moyenne, en regardant les grands boulevards rectilignes bordés de buildings flambant neuf, bien éclairés, je m’aurais cru être en Amérique, à Bruxelles ou à Tokyo, et non dans une ville chinoise perdue dans les montagnes.
Kunming, et aussi le Yunnan, me frappe par une farouche volonté de modernisation, c’est-à-dire d’occidentalisation. A Hô Kiêu, petite agglomération à quelques centaines de mètres de notre frontière, j’ai été stupéfait de voir sur un large pan de mur de l’hôtel près de la gare une peinture de femme nue, reproduction d’une toile de la Renaissance. A Kunming, les murs et les cours des hôtels, des centres de divertissement abondent en nus de ce genre, peintures et sculptures. Des nus ostentatoires, pensez-vous, dans un pays de pruderie confucéenne ! Alors qu’au Vietnam, les nus font une apparition plus que discrète dans les salons de peinture. Y aurait-il, en cette époque de globalisation, la détermination chinoise de sensibiliser le peuple asiatique à la culture occidentale ?
La modernisation se voit encore dans la propreté et la discipline urbaines. Cracher n’importe où faisait partie, paraît-il, du caractère chinois. A ce que j’ai vu, ce phénomène n’existe plus à Kunming. On m’a raconté que dans une certaine ville chinoise, on avait obtenu ce résultat grâce à une mesure draconienne. La municipalité a accordé trois jours de répit avant l’application de l’interdiction. Au quatrième jour, une contrevenante, jeune employée de banque, fut tout de suite mise au pilori (photo avec identité diffusée dans la presse, TV…). Un point c’est tout. Le trafic est soumis à des règlements minutieux alors que la police ne plaisante pas. Dans les rues, rien que des bus, des autos, des bicyclettes, presque pas de cyclomoteurs parce qu’une plaque pour un cyclomoteur en ville coûte trois fois son prix.
Il n’y a pas de maisons privées dans la cité où n’existent que des HLM. On ne conserve de la vieille ville qu’un pan de rue, comme témoignage historique. D’après ce que nous raconte notre guide touristique, l’agent de police ne se laisse pas corrompre facilement parce que le moindre faux-pas pourrait lui faire perdre son emploi qui lui rapporte 1.000 yuan (120 dollars) par mois. Il est interdit de faire du commerce aux membres de la famille de quelqu’un qui travaille dans la police, la justice, le fisc… L’économie du Yunnan et de Kunming en particulier, ayant bénéficié des investissements initiaux du gouvernement central, s’est améliorée depuis une dizaine d’années et est devenue autonome grâce au tabac, aux industries mécaniques, aux médicaments traditionnels, au travail des perles et au tourisme. Le standard de vie très décent se voit au nombre de touristes du pays, beaucoup de retraités, qui se pressent dans les sites de longue réputation : le Parc international d’horticulture, le Quartier de villages d’ethnies minoritaires, la Forêt de pierres, la Grande vue, la Pagode du Dragon.

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