L’ANCIEN ET LE NOUVEAU DANS UN VILLAGE MUONG

Sous le soleil clément d’une matinée d’automne, notre voiture file sur une route qui se déroule entre des rizières jaune d’or. À l’horizon se profilent des massifs calcaires drapés de gris bleuté. Nous voici au cœur de Hôa Binh, province qui regroupe la majorité de la minorité ethnique Muong, la troisième en importance numérique au Vietnam avec une population de 900.000 âmes.

De Chi Nê, chef-lieu du district Lac Thuy, à une centaine de kilomètres au sud de Hanoï, nous arrivons au village Phi Lao après une course de quelques kilomètres. Phü Lao nous conquiert tout de suite par un mélange d’ancien et de nouveau. Il va sans dire que dans cette région de montagne encore peut touchée par la modernité, c’est l’ancien qui exerce une certaine fascination. Typique à cet égard est le site Chùa Tien (Pagode des Fées). Ce complexe ancré dans la montagne cristallise un passé immémorial et des traditions culturelles pittoresques. Il raconte beaucoup de choses au visiteur qui sait lui prêter une oreille attentive.

D’abord sur la préhistoire. La Grotte des Fées (Dông Tiên), présente une colonne en roche sédimentaire de couleur jaune brun, des dents et le squelette d’un rongeur fossilisés qui remontent à une centaine de millions d’années. Mais l’intérêt préhistorique capital réside dans la découverte dans les grottes Hào, Chim, Dông Nôi (et d’autres grottes de la province) d’artefacts qui ont permis de déterminer l’existence de la culture mésolithique de Hôa Binh datant de 10.000 à 11.000 ans. La culture de Hôa Binh – Bac Son étudiée par M. Colani dans les années 20 du siècle dernier est un tournant révolutionnaire (néolithique) au Vietnam et dans tout le Sud-Est asiatique, caractérisé par le passage de la cueillette et de la chasse à l’agriculture et à l’élevage.

À Phü Lao, nous retrouvons les mythes et pratiques religieuses de l’ethnie majoritaire Viêt chez les Muong, avec des variantes locales. Ce qui confirme la thèse selon laquelle les Viêt et les Muong appartiendraient au groupe ethno-linguistique Viêt-Muong qui ne se serait scindé en deux qu’à partir du IXe ou Xe siècle A.D. Les cultes qui régnent ici sont le bouddhisme et l’adoration des Déesses Mères (Tho Mâu). D’autre part, les formes évocatrices des stalactites et des stalagmites ont favorisé les cultes animistes dans les grottes : serpents sacrés, lion couché, fruit “main de Bouddha”, Dragon couvant, mamelles gonflées de lait (fécondité), etc. La légende sur l’origine mythique du peuple Viêt, – union du Seigneur Dragon Lac Long Quân et de la Fée Au Co -, a été réinterprétée pour être localisée dans la région, là où sont présents leurs soi-disant vestiges : le mont Niêm, au bord de la rivière Bôi, où se serait arrêté Lac Long Quân, la Vallée d’amour avec du bétel et un toit fait de deux pierres, la chambre où la Fée aurait tissé la soie dans une grotte… De manière inattendue, cette légende est rattachée au culte des Déesses Mères dans le principal temple. Là sont exposés dans une vitrine le cœur et l’empreinte de pied de la Mère Âu Co, ainsi qu’une sandale des sept lieues de Père Lac Long Quân.

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Chaque année, au 4e jour du premier mois lunaire, la Pagode des Fées célèbre une grande fête populaire, avant celle de sa cadette (le 6e jour), la Pagode des Parfums. Celle-si, célèbre dans tout le pays, se trouve sur l’autre versant de la montagne, à 5 km de distance. Avec ses sites naturels et culturels, Phu Lao dispose d’un riche potentiel touristique, surtout quand il peut être lié à la Pagode des Parfums, aux sources thermales de Kim Bôi, au Parc national de Cüc Phuong et à l’ancienne capitale Hoa Lu, pour former un circuit fascinant.
Ce sera pour l’avenir, pas très lointain. Ce village Muong écarté commence à bouger, sortant de sa torpeur millénaire. Les chemins deviennent praticables pour les camions. L’électricité était absente il n’y a pas longtemps. Vers 1995, le Fonds culturel Suède-Vietnam a offert à Phü Lao une génératrice diesel, un appareil TV, un haut-parleur pour son travail d’information. Aujourd’hui, tous les foyers ont des lampes électriques. La Maison de Culture du village vient d’être inaugurée. Beaucoup d’habitations en bois sur pilotis sont remplacées par des bâtiments en dur, moins pittoresques mais plus solides. La misère et la pauvreté ont reculé depuis l’adoption de la politique nationale de Rénovation en 1986. L’élevage de la chèvre a amélioré le niveau de vie de la population. Je peux en témoigner après avoir visité le hameau Lao Nôi qui compte 122 foyers avec 585 habitants. Trân Dinh Luu, 40 ans, me reçoit dans une maison spacieuse qu’il s’est bâti il y a trois ans. Marié et père de trois enfants, il ne pouvait nourrrir sa famille avec sa rizière. Gn devait se contenter des tubercules sauvages aux périodes de soudure.
Dans la région, il y avait à Vân Hoa une prison dont les détenus élevaient quelques centaines de chèvres. En 1985, avant d’être transférée ailleurs, elle vendit les bêtes à prix bas aux habitants. Mais l’élevage amateur ne dura que quelques années. Il n’a ressuscité qu’en 1992 suite à l’appel des autorités provinciales qui apportèrent une aide financière et technique. Trân Dinh Luu fut parmi les trois ou quatre pionniers du mouvement dans son hameau. Aujourd’hui, il possède un troupeau de 30 à 50 chèvres. Il vend des bêtes trois ou quatre fois par an, ce qui lui rapporte plus d’une dizaine des millions de dôngs, 80% du budget famillial alors que la culture du riz n’en fournit que 20%. Il suffit de vendre une chèvre au prix moyen de 600.000 dôngs pour pourvoir aux dépenses scolaires annuelles d’un enfant. Ses trois enfants sont de bons élèves. Moins de 20% des éleveurs (Luu est dans ce groupe) sont riches, 30% ont un revenu au-dessus de la moyenne. L’élevage familial n’est pas compliqué. A l’aube, on emmène le troupeau dans un coin familier de la montagne et le laisse y paître. À la fin de l’après-midi, un enfant rentrant de l’école y vient le chercher en ayant soin d’apporter un peu d’eau salée dont les bêtes sont friandes pour les regrouper. Ainsi va la vie à Phü Lao où vivent ensemble les Muong et les Kinh, se partageant le passé et le présent ainsi que l’avenir.

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