LES AIGRETTES ET LE PAYSAN VIETNAMIEN

Dans un manuel de lecture pour les écoliers de sept ans, publié il y a soixante- dix ans1, je relève la description suivante de la campagne vietnamienne :

“Les paysages de rizière se ressemblent presque tous. Rien d’extraordinaire. Et pourtant, si vous regardez bien, ils ne manquent pas de beauté, surtout au printemps quand les plants de riz ondulent sous le vent comme des vagues émeraude. De temps en temps, quelques aigrettes ou autres hérons volant d’endroit en endroit égaient la vue”.

Une chanson paysanne dit :

“Une bande d’aigrettes d’une blancheur immaculée,

Ayant bien mangé et s’étant baignées dans l’eau fraîche S’appellent pour aller se coucher”.

Aujourd’hui, hélas ! ces oiseaux qui peuplent l’imaginaire du paysan vietnamien se font de plus en plus rares, surtout dans le delta du Nord. Peut- être à cause du surpeuplement, de l’invasion des usines, de l’extension des villes et de l’emploi des engrais chimiques.

Le héron participe aux travaux et aux jours, aux joies et aux peines du paysan. Dans le folklore, il est l’image du cultivateur laborieux et doux, de la paysanne dévouée à son mari et à ses enfants. Plus d’une chanson populaire y fait allusion.

Voici le paysan accusé injustement par le gardien du propriétaire foncier:

“Hé le héron ! hé la grue ! hé l’aigrette !

Pourquoi as-tu osé piétiner le riz de Monsieur, hé héron !…

– Non, non, je suis resté sur la diguette

C’est la mère et l’enfant grue qui jettent le soupçon sur moi.

Si vous ne me croyez pas, Monsieur, mettez-nous en présence, la mère et l’enfant sont encore là !”

Un malheureux accident :

Hé ! l’aigrette, tu vas chercher ta nourriture pendant la nuit,

Tu te poses sur une branche flexible et tu tombes dans la mare,

Monsieur ! Monsieur ! Tirez-moi de l’eau !

Si je suis coupable, vous me ferez cuire avec des pousses de bambou ! Mais si vous le faites, faites-le avec de l’eau claire.

Ne me faites pas cuire dans de l’eau trouble :

Ça fait souffrir les entrailles de la pauvre petite aigrette”.

Un appel ironique au rustre :

“Hé, l’ibis ! Hé, l’ibis !

Tu frappes souvent ta femme. Avec qui couches-tu ?

Si tu la frappes, frappe le matin

Ne frappe pas le soir ou elle ne te laissera pas te coucher”

La mort du pauvre paysan :

L’aigrette est morte hier soir,

Laissant deux grains de riz et trois petites sapèques,

Une sapèque pour louer la musique funèbre

Une sapèque pour acheter la graisse pour la lampe de l’autel,

Une sapèque pour acheter une botte de légume “rong ”,

Qui sera hachée en petits morceaux et offerte à l’esprit de l’aigrette. ”

Le sort pénible de la paysanne accompagnant son mari soldat à la frontière : “La cigogne barbote sur la rive du fleuve,

Elle transporte du riz à chaque bout du fléau et accompagne son mari.

Les pleurs sont amers.

– Petite sœur, retournez pour nourrir ma mère et les petits,

Laissez-moi aller jusqu’au pays de Cao Bang. ”

L’espèce de héron la plus commune au Vietnam est l’aigrette blanche (co trang : Egretta Forster). Dernière sa nuque, il y a de longues plumes grêles. La partie inférieure du cou et de la poitrine porte de nombreuses plumes aiguës et longues. L’aigrette blanche cherche sa nourriture dans la rizière ; de là l’expression Duc nuoc béo co (Si l’eau est trouble, l’aigrette s’y engraisse) pour désigner les pêcheurs en eau trouble. Un air de chanson très aimé du peuple, appelé cô la (l’aigrette plane), plein d’entrain et harmonieusement agencé, suit le dessin mélodique du distique typiquement vietnamien 6 syllabes + 8 syllabes.

A voir: circuit vietnam nord | voyage Vietnam

Nous avons encore d’autres espèces d’aigrettes : l’aigrette noire, ou cô den (Egretta sacra) au plumage gris noir sauf au menton qui est blanc, à Nha Trang, à l’ile Phû Quôc et dans la Baie de Ha Long ; l’aigrette mouche ou cô ruôi (Bubulcus iris coromandus) au cou, à la tête et à la poitrine jaune orangé, et aux parties restantes blanches, qui existe dans toutes les provinces ; le cô bo (Ardeola bacchu) brun et noir, au menton et à la gorge blancs, qui vit dans la plaine et la Moyenne Région ; l’ibis ou cô quam (Threskironis melanocephala) au plumage gris cendré, noir et blanc, qui habite surtout dans la delta du Mékong.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*