LES CHINOIS DE LA HANOI D’HIER

Au Vietnam, la minorité chinoise compte environ un million d’habitants. La plupart sont des Hoa, c’est-à-dire des Chinois naturalisés vietnamiens. Ils habitent surtout dans le Sud, à Hô Chi Minh-ville et dans des provinces du delta du Mékong. Une petite colonie de Hoa existe aussi dans la ville de Hôi An au Centre du Vietnam. Au Nord, ils vivent principalement dans le Quang Ninh, la région frontière et dans quelques grandes villes. Les ancêtres des Hoa sont veniK de Chine, principalement des provinces méridionales (Guangdong, Guangxi, Fujian, Chekiang, Taiwan) au cours de différentes périodes.

Hanoï n’a jamais connu de China Town à l’image du Cho Lon de l’ancien Saigon (Hô Chi Minh-ville). Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, dans le vieux quartier, il n’y avait que deux rues peuplées d’une majorité chinoise et présentant des traits typiquement chinois (costumes, enseignes portant des idéogrammes…). Ce sont la Phô Hàng Ngang (Rue Transversale, baptisée par les Français Rue des Cantonnais) qui prolonge la fameuse Phô Hàng Dào (Rue de la Soie) et la Phô Hàng Buôm (Rue des Voiles) qui fait un angle droit avec la Phô Hàng Ngang. Désertées par une bonne partie de la diaspora Hoa au lendemain de la première guerre d’Indochine (1954), ces deux rues ne diffèrent en rien, aujourd’hui, des rues avoisinantes.

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Il était normal que l’administration royale vietnamienne édictât un règlement rigoureux concernant les sujets d’un Empire Céleste sans cesse menaçant : les Chinois avaient été astreints, dès le XVe siècle, à loger dans l’actuelle Phô Hàng Ngang. De ce centre, ils rayonnèrent plus tard dans quelques rues voisines, la Phô Hàng Bô (Rue des Paniers), la Rue Phüc Kiên (Fujian), aujourd’hui Rue Lan Ông, et surtout la Phô Hàng Buôm (Rue des Voiles au XIXe siècle).

Le groupe dominant de la Phô Hàng Ngang (Rue Transversale) était celui des Cantonnais, dotés d’un esprit très entreprenant. Parmi eux, la famille des Phan (Phan Van Thanh, Phan Hôa Thành…) jouissait d’un prestige extraordinaire avec ses magasins de soieries et plus tard aussi avec son rôle de commissionnaire pour les firmes textiles françaises. Les Chinois moins riches tenaient des boutiques de thé (thé importé de Chine, comme du Fujian, thé vietnamien de Phü Tho préparé à la chinoise), de médicaments traditionnels (importés de Shanghaï, Hong Kong, Singapour, Cho Lon, etc.) qui affichaient sur leurs devantures de longues enseignes en bois laqué portant leurs noms en caractères chinois.

Vers 1927-1930, le mouvement de boycottage des marchandises chinoises parti de la ville portuaire de Haïphong gagna Hanoï. Des boutiques vietnamiennes de soieries (puis de médicaments et de mercerie) apparurent sur la Rue Phô Hàng Ngang, leur nombre ne cessa de croître.

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La Phô Hàng Buôm (Rue des Voiles) était devenue un foyer important de l’habitat chinois à Hanoï depuis la conquête française. A l’origine, on y vendait des articles en jonc tressé, en particulier des pans de voiles, d’où le nom de Rue des Voiles, laquelle était près de l’embouchure du Tô Lich. En 1872, le marchand français Jean Dupuis, aventurier soutenu par Paris, pénétra dans la capitale ; avec des pirates chinois dits Pavillons jaunes ei des mercenaires du Yunnan, il trouva une cinquième colonne parmi les commerçants chinois de la Rue des Voiles qui les ravitailla. Lors des deu> chutes de Hanoï, en 1873 et en 1882, les rues vietnamiennes furent mises à sac par les troupes françaises tandis que les rues chinoises restèrent sauves Les débuts de la colonisation ont fait la fortune des Chinois. Les familles vietnamiennes durent s’exiler dans d’autres rues. Jusqu’à la guerre de reconquête française (1946), la moitié droite de la Rue des Voiles était occupée par les bureaux des commissionnaires chinois travaillant pour Hong Kong et Shanghaï, par des dépôts de marchandises et par le siège de la Congrégation des gens du Guangdong (Quang Dong Hoi Quan) où étaitent vénérés le loyal guerrier Quan Công de l’époque des Trois Royaumes et la Reine Thiên Hâu de la dynastie chinoise des Sung fuyant les envahisseurs mongols.

La partie gauche de la Rue des Voiles, très animée, comptait surtout des boutiques de médicaments chinois, de viande rôtie (porc, volaille), d’articles alimentaires importés de Chine (sauces, ailerons de requin, fromage de soja…) et plusieurs restaurants tels que le Dông Hưng Viên et le My Kinh célèbres par leurs plats chinois et leurs serveurs qui transmettaient aux cuisiniers à la criée les noms des plats commandés par les clients.

Des colonies chinoises moins nombreuses occupaient une patrie de deux rues vietnamiennes : la Rue Phúc Kiên et la Rue des Paniers. La Rue Phüc Kiên était l’habitat autorisé des Chinois du Phüc Kiên (Fujian) qui y avaient leur congrégation et leurs boutiques monopolisant les médicaments importés de Hong Kong et de Shanghaï. La Rue Phüc Kiên porte maintenant le nom du fameux médecin vietnamien Lan Ông. La Rue des Paniers (Phô Hang Bô) rassemblait des Chinois de Triêu Châu (province de Fujian) spécialisés essentiellement dans le commerce de gros. Us trafiquaient en tant que commissionnaires importateurs-exportateurs (médicaments traditionnels, soie crue, allumettes, essence, thé, nattes, noix d’arec et sucre vietnamiens, oranges de Triêu Châu…).

Si petite fût-elle, la diaspora chinoise refermée sur elle-même s’est toujours considérée comme appartenant à une nation supérieure. Les femmes chinoises n’épousaient jamais de Vietnamiens. Par contre, le Chinois sans le sou, nouveau débarqué, aidé par scs compatriotes, trimait dur et prenait souvent une épouse vietnamienne sans fortune (qui lui servait aussi de servante) quand il avait réussi à se doter d’une petite boutique. Les Chinois avaient introduit au Vietnam bon nombre de leurs propres divinités : le Génie de la Richesse (Thân Tài) et le guerrier Quan Công était honorés dans chaque foyer. Le vainqueur de nos héroïnes nationales Trung, Ma Viên, l’était au Temple du Cheval Blanc (Bach Ma), Rue des Voiles ; le général Sûm Nghi Dông battu par les troupes vietnamiennes en 1789, était honoré dans un temple de la Ruelle Sâm Công.

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