LES FILLES DE LA LUNE À CAO BANG

Au temps de la colonisation française, j’avais au lycée un copain de classe, un Tày de Cao Bang. Il me parlait toujours avec fougue des fêtes populaires de sa province montagnarde à la frontière chinoise. Il a fini par me communiquer son enthousiasme.

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Pendant la première guerre d’Indochine, j’ai eu l’occasion de venir plus d’une fois à Cao Bang où était installé un camp de prisonniers de guerre réservé aux officiers français. Officier politique de l’Armée populaire, j’y ai donné des causeries sur le Vietnam et sa culture. Il va sans dire que dans la région, toute fête était alors suspendue, ce que je regrette infiniment parce que nombre de fêtes populaires y ont disparu après un demi-siècle de bouleversements sociaux et économiques dus à la révolution, la guerre, la modernisation…

En général, le groupe ethnique Tày, plus d’un million d’âmes au Vietnam, concentré à Cao Bang et Lang Son et disséminé dans quelques autres provinces de la haute et moyenne région du Nord, célèbre les mêmes fêtes de village. On distingue les fêtes foraines (hang toan) organisées une fois l’an dans un certain nombre de régions, pour la vente et l’achat, mais surtout pour que filles et garçons y échangent des chansons d’amour sli et luon ; les fêtes de temple et de pagode bouddhique, moins somptueuses que dans la plaine ; les fêtes agricoles avec les cérémonies de la descente dans la rizière, des feuilles de riz, des mânes du buffle, du nouveau riz (moisson).

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En particulier, la fête des Nàng Hai (Demoiselles Secondes) ou Nang Trang (Demoiselles de la Lune), spécifiquement Tày, est tombée dans l’oubli. À l’heure actuelle, le village de Tiên Thành (district de Phuc Hôa) de Cao Bang est le seul endroit à la célébrer.
Dans sa récente étude “La fête cérémoniale des Nàng Hai des Tày de Cao Bang”, Nguyên Thi Yên nous a donné une description et une analyse élaborées de ce phénomène populaire. Comme la possession, état psychique dans lequel une personne est habitée par un être surnaturel, est la caractéristique essentielle de la fête, l’auteur la rattache au chamanisme. Ce dernier se définit comme un ensemble de pratiques magico religieuses faisant appel aux esprits de la nature et comportant des techniques de communication avec les morts et les esprits, de divination et de guérison qui se manifestent par la transe et l’extase.
Comme le peuple majoritaire Kinh, les Tày croient que l’âme humaine a trois âmes indépendantes du corps appelées hon, et d’autres composantes nommées, via ou phach, immatérielles aussi mais liées au corps (sept chez l’homme, neuf chez la femme). Régis par l’animisme, les Muong attribuent à chaque objet inanimé une âme (ou esprit) ; il existe une catégorie d’âmes (esprits) particulières appelées Nàng conçues comme des Demoiselles éthérées, par exemple Nàng Xay (Demoiselle Œuf), Nàng Ram (Grain de Son), Nàng Hai (Demoiselle Seconde ou Nàng Trang, Demoiselle de la Lune)…. Cette dernière qui participe de l’univers est esprit pur et ne s’incorpore pas à un objet concret, œuf, grain de son, baguette d’encens…
On peut inviter les Nàng (Demoiselles) à venir au monde des mortels par le rite de la possession.
La fête cérémoniale Nàng Hai est la synthèse de toutes les fêtes villageoises Tày, avec leurs trois contenus : vœux pour une moisson abondante, vœux de bonheur, vœux pour un mariage heureux. Nguyên Thi Yên a avancé une hypothèse pour expliquer la genèse et la signification de la fête Nàng Hai. Celle-ci proviendrait de la fusion des croyances Tày autochtones (rites agricoles de la fécondité, rites animistes) et d’éléments religieux Kinh apportés par la dynastie usurpatrice des Mac retranchée dans Cao Bang et par les troupes Kinh de la dynastie légitime des Lê (en particulier du général Dinh Van Ta) venues combattre les Mac (en particulier le culte des Mâu, Déesses Mères). La fête Nàng Hai créé une communion populaire sous le signe des meilleurs sentiments : hommage à la femme (assimilée à la lune, astre de la fécondité), amour de la nature (surtout des fleurs), joie dans la solidarité. La fêle commence le 30e jour du premier mois lunaire et dure 50 jours, jusqu’à la fin du 3e mois lunaire. Les principaux protagonistes sont mère Me Côi qui dirige les cérémonies, deux jeunes filles belles et vertueuses appelées Cuong (habillée de Jaune) et So (de rouge) jouant le rôle de Nàng Hai (Demoiselles Secondes ou de la Lune), une quinzaine de demoiselles d’honneur. Les accessoires scéniques comprennent entre autres les éventails pour accompagner les danses, les jonques pour le voyage au Muong Troi (région céleste). Le spectacle qui rappelle un peu l’atmosphère des “mystères” et des “miracles” du Moyen Âge en Europe se déroule en plusieurs épisodes : invitation aux Demoiselles Nàng Hai à descendre de la Lune, elles habitent les corps de Cuong et de So qui conduisent les villageois au Ciel pour présenter des offrandes aux Mères de la Lune et demander à ces dernières une bonne récolte, de la santé, du bonheur, des couples heureux, – Cuong et So offrent un festin de fleurs aux Mères de la Lune, qui ont donné au village des semences, des alevins, des vers à soie, toutes sortes de plantes sauvages -, les Nàng Hai reviennent à la terre pour prendre congé des villageois. Durant toute l’histoire racontée et interprétée au fil des chansons liturgiques, Cuong et So habitées par Nàng Hai entrent en transe. C’est la dernière nuit – car la scène se joue la nuit – qui est la plus animée. Les adieux se font au bord d’une source où se réunissent les villageois.

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