SUR LA ROUTE MANDARINE

Mathieu Pouly est un étudiant en philosophie de 26 ans. Il est le premier à réaliser un périple en bicyclette de Paris à Hanoï. L’expédition lui a demandé 14 mois.

L’autre jour, en assistant à sa conférence de presse à l’Alliance Française de Hanoï, j’ai rêvé à beaucoup de choses au “temps de ma jeunesse folle”, à la période coloniale, à l’époque de mes grands-pères…

Le dernier tronçon de route de M. Pouly, 1.750 km entre Hô Chi Minh- ville et Hanoï, remue en moi de vieux souvenirs.
Quand j’avais son âge, j’ai pédalé Hanoï – Hué – Hanoï, quelque 1.300km. T e dixième de ce qu’il a fait. Pourtant, il y a plus de quarante ans, ce fut un petit exploit sinon une petite folie pour des gens comme moi, dont le professorat libre ne permettait pas de fantaisies pareilles. Nous étouffions sous le régime colonial, sans parler de l’atmosphère suffocante de la grande famille féodalo-bourgeoise. Gagné par les idées de Gide, je considérais les longues randonnées comme un moyen d’émancipation bon marché.
D’une génération sans complexes gidiens, M. Pouly a plus de chance que moi, étant autrement motivé. Il cherche à travers son projet “Transhumances” à illustrer des préoccupations d’ordre à la fois culturel, écologique et humaniste. Quand il pédalait sur 1’“ancienne Route mandarine”, l’ex-route coloniale N° 1 devenue notre RN 1, le jeune Français, hanté par le message de la “citoyenneté du monde”, se doutait-il que son compatriote Roland Dorgelès avait écrit “Sur la Route mandarine” (1925) pour proclamer une profession de foi colonialiste à la Kipling ? Autre temps, autres mœurs !

Cité Impériale de Hué sur la route mandarine

On pourrait difficilement imaginer les conditions de déplacement sur le tronçon essentiel de la Route mandarine, entre Hanoï et Hué, au XIXe siècle. Dans son roman documentaire sur l’enseignement traditionnel Lêu chong (Tentes et pupitres du candidat), Ngô Tât Tô nous en donne une idée en décrivant l’odyssée pénible des licenciés se rendant à la capitale royale pour passer le concours de doctorat ès humanités.

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Nos arrière-grands-pères mettaient un mois et demi à parcourir avec leurs jambes de lettré la distance Thang Long (ancien Hanoï) – Hué.
“A partir de Thanh Hôa, la route se faisait de plus en plus ardue. Passé Hà Tinh, les scènes épouvantables se multiplièrent. Toute la journée, on était pris dans les mailles d’une végétation touffue, l’œil voyait rarement le ciel. Les falaises se dressaient devant vous comme des murs. Les torrents tumultueux semblaient couper votre avance. Des fois, il fallait incliner la tête en arrière pour monter, d’autres fois, il fallait s’appuyer sur les genoux pour ralentir la descente. Le moindre faux pas pourrait vous entraîner dans un abîme sans fond”.

Le tronçon franchissant le Mont Trông fut une torture infernale. Les rochers hérissés de lames et de pointes déchiraient les sandales d’herbe et la plante des pieds. Le voyageur muni de coupe-coupe dut se tailler une voie en débroussaillant.
Certaines nuits, les deux candidats, accompagnés de deux serviteurs, dormirent dans un hamac accroché aux branches d’un grand arbre. “Il faisait nuit noire. Au hululement des hiboux et au jacassement des singes sç mêlaient les plaintes des insectes et les rugissements des tigres. Un vent glacial amena des effluves fétides. Abattu par la fièvre, Vân Hac se demanda : Vivrai-je pour revenir ?”
Il y a loin de ces épreuves de nos grands-pères aux courses actuelles en Toyota ou en Peugeot sur la bande asphaltée de notre RN 1.

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