RUE DU CHANVRE

Parmi les rues du vieux quartier de Hanoï, j’ai un faible pour la Rue du Chanvre. Cela se conçoit aisément : c’est là que je suis né et j’y ai passé mon enfance et une bonne partie de mon adolescence. Mon grand-pcre, lettré de l’ancienne école, bachelier du concours triennal, avait quitté son village natal dans la province de Bac Ninh au nord du Fleuve Rouge pour s’établir là comme médecin traditionnel et maître de cours privé.

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La Rue du Chanvre jouxte la Rue de la Soie bien connue des touristes étrangers. Elle a tellement changé depuis plus d’un demi-siècle que le seul repère qui me permette de la reconnaître est un vieux banian avec sa barbe de racines adventives auxquelles on suspendait jadis des vases de chaux éteinte pour le culte des âmes errantes. Cet arbre séculaire a été témoin de bien des événements historiques. En 1882, à l’époque de la conquête française, le Résident Bonnal avait installé ses bureaux exactement en face de cet arbre de l’autre côté de la rue, là où se trouve aujourd’hui le N°82. Le yamen du Vice-roi du Tonkin Nguyên Trong Hop était établi, lui, au N(> 83.

Le banian abrite sous sa frondaison toujours verte la maison communale du hameau Cô Vu, – la rue en effet est formée du regroupement des hameaux de Cô Vu à l’ouest et de Dông Hà à l’est. Quand j’étais enfant, tous les jours de sacrifice, j’accompagnais mon père à ce temple dédié au culte du Génie du Cheval Blanc (Bach Ma) et de Linh Lang, guerrier semi-légendaire. Mon père y officiait en tant que président du Conseil des notables, ayant hérité cette charge de son père. Comme lui, il était également lettré confucéen mais il avait étudié le français pour devenir employé de la Compagnie française d’électricité. Je me souviens que derrière la maison communale, était installé un atelier de xylographie très actif ; on y reproduisait les textes en caractères chinois ou en caractères démotiques nom gravés sur des planches de bois par les ouvriers du village de Lieu Chàng.

La Rue du Chanvre se distinguait de la Rue de la Soie : la seconde était essentiellement commerçante, tandis que la première symbolisait plutôt les lettres et la courtoisie. Y résidaient de nombreux licenciés et bacheliers qui refusaient d’être mandarins, d’honnêtes mandarins à la retraite, des jeunes filles lettrées et bien élevées.

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Mais pourquoi ce nom de Rue du Chanvre ? C’est qu’autrefois on y vendait le chanvre avec lequel étaient fabriqués des hamacs à usage domestique ou servant au transport des mandarins, des filets de pêche, des cordes, des ficelles…

La section de la Rue à l’est, issue du hameau de Dông Hà, portait naguère le nom de Rue des Tourneurs (Phô Hàng Tiên). Ces artisans avaient apporté leur métier du village Nhi Khê dont ils étaient originaires, comme d’ailleurs le plus grand humaniste vietnamien Nguyên Trai (XVe siècle). Ils travaillaient le bois au tour et fabriquaient ainsi des objets de culte, des plateaux… L’appellation Rue des Tourneurs a fini par disparaître : les tourneurs sont installés maintenant dans la ruelle voisine de Tô Tich.
Un spectacle extraordinaire a également disparu de la Rue du Chanvre depuis les années 30 : la foire annuelle de jouets en papier, à l’occasion de la Fête des enfants (mi-automne), qui se tenait chaque soir du 1er au 15e jour de la huitième lune. Petits et grands se pressaient pour acheter ou admirer les têtes de licorne, les lampions de toutes sortes (lapin, carpe, grenouille…) ; la foule était si dense que le tramway devait avancer pouce par pouce. Aujourd’hui, le spectacle se déroule Rue des Objets votifs en papier.
Depuis les années 1938-1940, la Rue du Chanvre a perdu sa noblesse. Elle est devenue quelconque avec ses innombrables merceries, magasins de nouveautés, de broderies…

“Ça sent l’épice, comme c’est bon !”
C’est vrai qu’il y avait les odeurs de cannelle, d’anis, de gingembre, de safran, mais pas seulement des épices.
Des dizaines, une centaine d’ingrédients médicaux remplissaient les tiroirs et débordaient des sacs, envahissant les trottoirs de cette rue de médecine traditionnelle et se mélangeant pour dégager cette senteur, exotique pour mon ami.
Senteur qui m’attire particulièrement dans un hôpital de médecine traditionnelle ou dans une boutique de médicaments orientaux où trône un vieux praticien plus ou moins anarchique. Dans un hôpital occidental, je me sens mal à aise, légèrement contracté, tant l’odeur de l’éther et des médicaments chimiques m’indispose.

Je tiens sans doute cette sympathie pour la médecine orientale de mon grand-père et de ma mère. Comme tout lettré qui refusait le mandarinat, mon grand-père, bachelier au concours triennal des humanités classiques, avait exercé la médecine et l’enseignement libre. Ma mère, fille d’un médecin de Bac Ninh, avait hérité de lui de nombreuses recettes : elle possédait l’art de façonner de petites pilules de tonique rondes dont j’étais très friand à cause du miel qui les imprégnait.

Comme tous les Vietnamiens moyennement occidentalisés, je marie les médecines traditionnelle et moderne. Nous croyons que la seconde est bonne pour les cas de maladie microbienne ou d’intervention chirurgicale tandis que la première s’applique aux maladies non microbiennes et à l’affaiblissement général de l’organisme.

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