LE TO LICH CHER AUSE HANOIENS

Le Fleuve Rouge appartient à plusieurs provinces du delta du Nord dont il façonne le visage. Aussi éveille-t-il moins de résonances profondes chez les habitants de la capitale que la Rivière Tô Lich, cours d’eau essentiellement hanoïen dont il ne reste plus, hélas !, que quelques tronçons.

Pont Paul Doumer

“Les eaux du Tô Lich miroitaient au clair de la lune d’antan”, chantait un lettré du siècle dernier. Les chansons populaires disaient :
“Même si le Mont Tan Viên doit s’écrouler Et que les eaux du Tô Lich tarissent
Je n’ouhlierai pas tes douces paroles’’ (la femme à son aimé)
“Claires et fraîches sont les eaux du Tô Lich Ma barque accoste la tienne,
J’arrête de ramer pour te dire mon cœur Autant le fleuve a d’eau, autant je t’aime. ”
Que de réminiscences littéraires, mythiques et historiques rattachées au Tô Lich…
Tô Lich, c’est d’abord le nom du Génie fluvial, Génie tutélaire de la “Cité du Dragon prenant son essor” (Thang Long, ancien nom de Hanoï)… Le Recueil de contes sur les Génies du Royaume Viêt (Viêt diên u linh, XlVe siècle) considéré comme la première source authentiquement vietnamienne de notre histoire, nous donne des informations sur cet homme devenu divinité. Il est né au village de Long Dô situé au bord d’une rivière. Issu d’une famille très vertueuse, il devint mandarin chef du district de Long Dô alors que son pays était une colonie de l’Empire chinois1. A sa mort, on donna son nom à la rivière de son village. Déifié, il apparut en songe au gouverneur chinois Lÿ Nguyên Hy (Li Yian-hisi, IXe siècle) sous la forme d’un vieillard aux sourcils et à la barbe de neige. Le proconsul lui confia la garde de la citadelle Dai La (Hanoï) qu’il venait de bâtir au bord du Tô Lich. Cinquante ans plus tard (en 864), un autre proconsul chinois, réputé grand magicien, bâtira à cet endroit une nouvelle citadelle plus vaste encore. Cao Bien (Gao Pien) a continué la politique coloniale astucieuse de son prédécesseur qui consistait à adopter le culte de certaines divinités indigènes. Il offrit un sacrifice solennel à Tô Lich et lui décerna le titre de Génie tutélaire du siège administratif. Le Vietnam redevint indépendant au Xe siècle. En 1010, le roi fondateur des Lÿ transféra la capitale de la région montagneuse à la plaine, la fixant en ce lieu qu’il baptisa Thang Long. Il honora le Génie Tô Lich du titre de “Grande Altesse royale Génie tutélaire de la citadelle Thang Long, capitale nationale” {Quôc do Thang Long Thành hoàng Dai Vuong).

D’aucuns prétendent que son sanctuaire est l’actuel Temple du Cheval Blanc (Bach Ma), au N°76 Rue des Voiles (Phô Hàng Buôm) dans le vieux quartier de Hanoï. Selon une légende qui fait davantage autorité, ce temple serait plutôt consacré au Génie local du Sol Long Dô (Nombril du Dragon). Lors de la construction de la citadelle de Dai La, le proconsul chinois Cao Biên aurait vu apparaître au milieu d’un nuage aux couleurs de l’arc en ciel ce Génie porté par un dragon d’or.
Il éleva au Génie un temple dans la citadelle (au mont Nùng) mais en même temps, il enterra du cuivre et du fer en vue de l’exorcisation. Un typhon réduisit en cendre ces métaux, prouvant ainsi la puissance et la vitalité de Long Dô, incarnation du Vietnam. Ce Génie se serait transformé en Cheval Blanc pour aider à la construction de la citadelle. Un roi de la dynastie des Lÿ qui a établi la capitale du Vietnam indépendant à Thang Long (Hanoï) lui décerna aussi le titre de Génie “Grande Altesse Royale, grand général et Premier ministre ” (Dai Vuong-Thuong tuong thâi su) et transféra son temple au siège actuel du Bach Ma.
Quoiqu’il en soit, la région hanoïenne baptisée Long Dô que traversait le Tô Lich devait jouer un rôle de premier plan dans la vie politique et culturelle de Thang Long (Hanoï) et de tout le Vietnam.

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Le Tô Lich, affluent du Fleuve Rouge, s’y jette par une embouchure à l’emplacement actuel de la Rue du Marché du Riz (Phô Cho Gao) de l’ancien quartier. Pendant la période Lÿ-Trân (Xle-XIVe siècle), avec le Lac de l’Ouest, il était un site pittoresque enjambé par de jolis ponts et fréquenté par les barques de plaisance de la cour et des aristocrates.
A travers les vicissitudes de l’histoire, ce cours d’eau de plus de 30 km a été comblé en grande partie, en premier lieu par les colons français en 1889. On peut déceler dans l’actuel Hanoï trois tronçons.
Le premier part de l’embouchure pour traverser l’actuel “vieux quartier” et rejoindre les murs de l’ancienne citadelle à l’ouest, devenant un fossé de défense naturelle. Là se trouvaient le temple du Cheval Blanc, le fameux marché du Pont de l’Est immortalisé par la rencontre du lettré Tu Uyên avec le marchand d’images lui donnant le portrait de la fée aînée (Légende de l’Arroyo Bleu), et aussi par la chanson populaire ironique :
“La vieille va au Marché du Pont de l’Est,
Elle consulte le devin pour savoir si c’est avantageux de prendre mari
Le devin fait connaître la réponse de l’oracle :
Avantage il y a, mais il ne reste plus de dents’’
(jeu de mots intraduisible ; loi veut dire avantage et gencive)
Sur ce parcours du cours d’eau se trouvaient les
“Trente-six rues et corporations” grouillantes de monde.
Le deuxième tronçon du Tô Lich remonte au nord vers le Lac de l’Ouest, puis descend vers le sud. Il traverse le village de Buoi célèbre par la fabrication du papier et de la satinette linh, puis le village des horticulteurs Lâng.
A l’extrémité sud de Lâng, le Tô Lich prend la direction du sud-est longeant dans le district de Thanh Liêt de riches villages agricoles dotés de métiers traditionnels, berceau d’éminentes personnalités politiques et culturelles.

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